Le 4 mars 2022 a eu lieu le premier évènement du circuit du championnat du monde de Spartan Trail sur la distance Trail Ultra.

La TransGranCanaria est considérée comme une des courses les plus belles du monde. La course majeure, la Classic Longue, 126km et 6700m D+, commence à Las Palmas pour traverser l'île de Gran Canaria du nord au sud.

Le récit de Valentin Saint-Maxens

Valentin vous emmène avec lui tout au long de son ultra trail en vous partageant ses ressentis sur les grandes étapes de la course.

Parcours du 126km de la TransGranCanaria

Trans Gran Canaria - 04/03/22 - 127km  

Chrono : 29:30:01 (27h30 + 2h de pénalité**) 

Barrière horaire : 32h (initialement 30h + les 2h de pénalités**)

KM 0 - Las Palmas

Venu le temps du départ, ou plutôt de trouver un parking pour rejoindre la ligne de départ. Après 30 min à tourner dans Las Palmas afin de trouver un parking payant et avec de la place, nous y parvenons enfin. Il reste 20 min avant le départ, pipi de l'angoisse dans le parking (pas bien), et on presse le pas pour rejoindre la ligne. On finit à petit trot afin que je puisse me placer (au fond, mais me placer quand même), et que Marion profite de l'ambiance de départ. Malheureusement, pas de feux d’artifice pour cette édition des 20 ans.

Je discute avec deux français avant le coup d'envoi, comme moi l'objectif est de finir, et ils se sont moins pris la tête sur les horaires de passages aux ravitos. De mon côté, ça me conforte et ça permet de garder des objectifs et un rythme confortable, et sans pour autant m'enflammer. 

C'est parti, 1 km de plage avant de longer la digue remplie de badauds et viandes saoules qui nous encouragent. Très couvert afin d'affronter le froid, la pluie et le vent qui nous attendent, je relève mon maillot de corps à manche longue au niveau de l'estomac pour perdre quelques degrés (il fait encore 18°C à Las Palmas lorsqu'on grimpe gentiment le long d'une carrière). Petit ravito rapide à Arucas, histoire de prendre une orange et secouer l'organisme qui se dit que c'est l'heure de dodo normalement.

KM 18,9 - Arucas

Allez, on reprend, avec le constat qui se confirme pour l'estomac : Grossière erreur ! Ce petit relevage de maillot genre maillot deux pièces sur la plage me vaudra un coup de froid localisé au bide : impossible de manger sans ressentir l'envie de vomir durant 10 km, les 15 qui suivront me verront subir, me sentir fatigué (il est 2h et déjà envie de dormir ?!). Ça commence mal, je n’ai pas géré ce truc de l'estomac, comment vais-je tenir après, que manger si les deux barres chocolat protéine que j'ai prises ne passent déjà pas ? J'ai une baisse de tension, j'ai mal nulle part, mais je suis faible. Ok bon, on a connu mieux comme préliminaires !

Bizarrement, pas de grand souvenir de cette portion. Le cerveau a vraisemblablement voulu balayer cette séquence très négative pour mon esprit. Néanmoins la pluie est présente sans être très forte, mais ça glisse pas mal surtout pour mes partenaires de courses. Je m'étonne de mon équilibre et de l'adhérence de mes Saucony peu réputées pour leur faculté d'adhérence sur roche humide et gardant la boue entre les crampons.

KM 30,8 - Teror

Le stop à Terror durera 5 min mais j'ai pris le temps de manger avant d'attaquer la pointe qui se dresse face à nous. J'accélère trop au départ de la côte car je retrouve un gant de bâton Leki au sol, une bénévole me crie que le mec est plus à l'avant. Essayant de le rejoindre, j'allume un peu trop au pied de la côte : ça ne sert à rien... Bref la montée se passe bien, et je reprends quelques places à cause des patineurs sur glace qui ne parviennent pas à grimper. C'est bon j'ai de bonnes jambes pour grimper et ça se tasse au niveau de l'estomac, reste une légère fatigue subsistante (tu es censé dormir à cette heure-ci !).

On s'approche de Fontanales et surtout de retrouver Marion ! J'avais prévu 6h50 et il est... 6h50 ! (la force du Maître métronome Antoine Guillon est en moi !). Les conseils de Benoit suggérant de revoir mes temps de nuit se montrent (encore) justes et pertinents. Le coup de mou se fait moins sentir et un français me rassure et me disant que la baisse de tension vient de la gestion de la nourriture, et qu'il faut que je me force à manger, surtout au ravito. C'est l'un des premiers trailers avec qui je discute plus de 30 sec et ça fait également du bien de se "changer les idées". Enfin le ravito, je passe en coup de vent, m'apercevant que ça se passe déjà bien mal pour certains qui sont allongés dans le local et pas loin de l'abandon... Une accolade pleine de réconfort me redonne du peps et un véritable coup de fouet. J'en profite pour me changer à l'abri du porche d'une église, et quel luxe de se sentir SEC ! Un sandwich étouffe chrétien (peu catholique devant une église...), des pringles, du coca, et je vais repartir tout frais. Une nouvelle course commence : sec, le jour se lève mais pas les nuages. À dans 2 ravitos Marion !

KM 42,2 - Fontanales

On attaque la montée accompagné de l'acolyte français m'ayant rassuré sur la bouffe, et je partage une partie de chemin avec lui et un de ses potes. On discute, on échange sur les sensations et je déborde d'optimisme. On se dit que ces conditions sont assez merdiques mais en tant que participant à la Stélyon 2018, ça ne nous fait pas peur (l'une des pires années selon les participants). Je finis la grimpette en leur compagnie à travers la forêt qui me rappelle le tour du Lac de Gerardmer (Vosges) et l'Infernal Trail (coucou Simon). Le profil redevient plat et j'en profite pour prendre la poudre d'escampette et profiter de mon regain de forme. Les cuisses vont bien après 45 km et je me félicite d'avoir investi dans des séances de renfo musculaires lors de ma préparation : pourvu que ça dure !

Valentin avant le 50ème km

Le profil redevient négatif et là... WOW  : El Hornillo ... El magnifico ! Une claque visuelle. Pas fana de sortir mon phone pour un oui ou pour un non je prends le temps de filmer ça pour partager ce moment. La descente s'annonce raide, boueuse et technique : et bien allons-y fort ! Je dépasse 5 traileurs précautionneux et en entends un autre derrière moi qui avait la même idée et voulait se faire un kiff en allumant. Bien sûr, avec l'énergie, le regain de forme confirmé et surtout ce putain d'orgueil je décide de faire confiance à mes chevilles et à mes Saucony pour ne pas le laisser me reprendre. Une descente technique donc, en mode petite course entourée de cactus, fleurs jaunes, rouges entourés de massifs pouvant s'apparenter aux cirques réunionnais : l'un de mes moments préférés de cette course.

Revoilà le profil qui redevient positif avant d'arriver au petit ravito d'Hornillo sur lequel je prends le temps de prendre du coca et de l'eau. Les ravitos sont tous identiques et leurs menus ne me plaisent vraiment pas. Niveau horaire ? Encore à l'heure ("c'est bon ça!")

KM 51,9 - El Hornillo

Grosse montée à venir avec 1000m de D+, moins optimiste sur mon temps de montée je préfère dire à Marion que je serai sans doute en retard. Il n'en sera rien finalement et j'arriverai à l'heure prévu notamment grâce à quelques séquences de descentes bien énervées. C'est l'une des découvertes niveau sensation sur cette épreuve. En souffrance dans les descentes lors des templiers, j'avais toutes les difficultés du monde à courir en sortant des ravitos, sur la TGC pas de problème à ce niveau. Ensuite en descente je marchais beaucoup aux Templiers, la faute à des ischios et quadri meurtris. Aujourd'hui je me surprends à ne rien ressentir, et je suis même plus à l'aise lorsque je déploie les genoux vers l'avant pour accélérer. La pose de pied est bonne, les Saucony remplissent leur rôle de 4x4 et l'amorti me laisse de luxe de lâcher les cheveux. Je chantonne, je kiff, et m'enflamme. La patte d'oie au genou d'oie s'enflamme grave aussi. Cette douleur est connue et il faut passer outre, malgré quelques doutes je décide de forcer dessus et de ne pas l'écouter.

Paysage de l'île Gran Canaria

Légère période d'euphorie que Marion me confirmera par ma mine plutôt bonne en dépit des conditions et en comparaison à quelques autres concurrents. Je remets des vêtements séchés sur le haut du corps (bonjour l'odeur pour la pauvre Marion qui a transformé la Kia en séchoir de fortune qui commence à prendre l'odeur de vieille taverne).  Une autre preuve de cette euphorie un peu grotesque sera de récompenser Marion de son support sans faille par un twerk contre le carreau côté passager avant de repartir en trottinant en côte. Moi-même je me dis "ça va pas toi".

KM 65,3 – Artaneras

Une traileuse me reprend de justesse après le ravito car la rubalise est cachée, et on reprend le sens de la marche pour environ 600 de D+ et 600 de D-.

La montée se fait correctement, le temps est vraiment dégueu là en haut mais ça ne m'affecte pas : au moins on observe des conditions Made In Canarias ! Je gère à peu près la descente malgré un début de douleur sur l'extérieur gauche du pied. Ce n'est pas la cheville c'est sûr, serait-ce la chaussette qui forme un pli et me pince ? Hors de question de me déchausser, je suis trop bien dedans. Gestion de la descente vers la fin, m'enflammer de nouveau et profiter de ma forme. Je veux surtout rattraper mon retard... qui n'en est pas un. Erreur de lecture d'une heure sur mes prévisions. Arrivée au ravito avec 15 min d'avance (être aussi proche de mes estimations tel le maître métronome Antoine Guillon me surmotive). Génial ! Il fait enfin beau, Marion est postée au soleil, je suis en avance on va pouvoir se détendre "au chaud".

Valentin et sa compagne lors d'un ravitaillement avant le 80ème km

KM 76,5 – Tejeda

La reprise se fait sous le soleil le long d'une légère descente bitumée avant de remonter sur un pic de 700 de D+. Comme mes acolytes je décide de me découvrir un peu, une fois, puis une seconde fois quelques centaines de mètres après. Ça tape, ça chauffe et me découvrir deux fois me saoule un peu mais profitons de la température. Sauf que 20 minutes après, vla ti pas que le vent se repointe, les nuages et les 5°C gagnés sont de nouveau perdus. "du brin, je suis en côte j'ai un peu chaud j'attends pour me recouvrir". Et voilà la pluie... rhabille-toi ! Flemmard et agacé, j'enfile le kway sans retirer le sac et ça fera l'affaire. L'extinction des feux arrive. Perte de jus dans la côte, je rejoindrai Marion sans un état de fatigue avancé, je tremblote, j'ai froid, j'ai du mal à parler, je veux dormir. Tentative veine dans la voiture car le sommeil m'a quitté mais la fatigue subsiste. Marion me portera quelque peu jusqu'à la base de vie où des pâtes froides sauce salsa non piquante, une soupe industrielle à faire pâlir les potages éco+ .

83 km et le D+ est avalé, resteront quelques tape-culs. Oui oui... il reste 45 km et je me dis que le plus dur est fait... pourtant j'aime grimper et je découvrirai après que l'ennui est pire qu'une montée interminable.

KM 83 – Guaranon

J'ai une sale gueule, un body langage peu rassurant. C'est la croix et la bannière pour sortir mes écouteurs de mon sac. Cette pause se prolonge, Marion me voit repartir clopin clopant. Il suffira de 10 min, d'un morceau de Black Sabbath et High On Fire pour me remettre sur les rails. Je passe un appel à Marion pour lui dire et la rassurer. La musique aura donc un effet salvateur et me revoilà reparti pour commencer à songer à la nuit qui arrive et au point d'intérêt de la course El Roque Nublo.

Paysage de la fin du parcours

KM 99,9 – Tunte

94 km et pas de Roque Nublo : WHAT ?! Le tracé sur la montre dessine en effet une boucle non empruntée. Mais attends… J’ai grillé un arrêt ? Je vais être disqualifié ? J'informe Marion qui va essayer de se renseigner, je sollicite Benoit aussi qui me dit de continuer et de pas penser à ça. Je demande à un participant qui ne parlant qu'espagnol me dit "si si yé lé bien emplinté moi lé pâssage". Fumier va, je flippe encore plus. Et puis merde, avance et tu verras. Marion se fait envoyer bouler comme il faut sur le ravito de Tunte et on lui répond que personne n'est au courant de la fermeture d'une partie de la course. C'est là qu'un cousin belge viendra me rassurer et m'informer qu'à cause du vent, le passage en boucle à Roque Nublo a été fermé par sécurité. OUF ! Cet ascenseur émotionnel va tout de même me marquer pour le reste de la course et me faire relativiser, atténuant mon euphorie qui approche avec la fin de la course. Mes estimations de temps ne valent plus grand-chose et il faut juste finir maintenant. Dernier vrai ravito en compagnie de Marion qui ne me reverra plus qu'à l'arrivée. Cette arrivée se situe à 4h GRAND MAX dans mon esprit. Après une montée bitumée qui empêche d'utiliser les bâtons correctement, on attaque une descente nocturne bien bien chiante. C'est interminable. 13km avant le ravito et je ne me vois pas avancer, pire je m'endors debout. J'irai m'asseoir à 7 ou 8 reprises pour me reposer et constater que je suis lassé et que l'entrée dans une seconde nuit en course n'est pas simple à gérer. Je tangue, le sommeil est prêt à m'emporter alors que je suis debout. Je cherche à droite à gauche un endroit ou m'allonger, mais mon sommeil de plomb me fait peur : si je me mets à l'abri des autres, vais-je me réveiller à 12h ? Si je dors sur le côté les coureurs vont venir me demander si ça va bien et me réveiller. Je déciderai alors de dormir assis pendant 1 min (oui on me réveille) mais ça fera l'affaire.

KM 112 – Ayagures

Cette interminable descente se finit avec un ravito qui me permet de descendre 50 cl de pepsi pour tenter de prendre un coup de fouet. D'après les différents récits de course que j'ai lus, le pire est à venir : une rivière asséchée composée de caillasses pour se faire les cheville durant 8 km. Bon, entamons déjà la montée, on verra ensuite. Je me mets à prier pour que la montée soit longue, ça ne rendra la descente que plus courte. Finalement ce passage rocailleux ne me semblera pas si terrible grâce encore à mes Saucony qui me permettent de marcher très activement sur ces roches sans faire vriller ma cheville une seule fois. Ma douleur sur l'extérieur du pied gauche commence à être bien gênante, j'espère qu'il s'agit d'une légère tendinite et que rien n'est cassé. J'ai omis d'appeler Marion à Ayagures et je vais arriver avant qu'elle ne soit là. Je temporise et elle arrive finalement avant moi pour m'accompagner vers l'arche de l'arrivée. Oui nous l'avons fait. J'ai "couru" (oui bon surtout marché on est d'accord) et Marion m'a soutenu. C'était une première participation à une course avec assistance pour tous les deux et ce fut essentiel dans la réussite de cette course. Mes jambes ont parcouru la distance, mais mon esprit et mon corps ont bénéficié d'un soutien sans faille qui en son absence n'aurait vraisemblablement pas donné le même résultat.

Le bilan de Valentin

Préparation

La prépa : Ma PPG a été primordiale. Fainéant et peu motivé à le faire seul, j’ai fait appel à un coach pour une période de 3 mois avec une séance d’une heure intensive par semaine. Pas sûr que sans ça j’aurai pu finir.

Le rythme maximum des sorties en prépa (en semaine ou le week) était de 5’30 min / km. C’était ma condition : ne jamais descendre en dessous. Jamais je n’atteindrais 5min/km lors de l’ultra alors à quoi bon risquer une blessure en forçant avec du fractionné ? (je rappelle que mon but était de finir et pas de faire un temps). Maintenant que mon objectif a évolué, c’est la variable que je vais modifier durant la prépa.

Course

Course : les ravito sont décevants (je suis l’un des seuls à m’en être plains apparemment) : des tomates, quelques morceaux de saucisson, des « tucs », eau coca, bonbons : franchement sans sandwich perso je ne sais pas si j’aurai pu me nourrir correctement. La base de vie sert des pattes froides avec une sauce tomate froide. C’est franchement limite quand on voit le prix de l’inscription (170€).

Une belle course, bien que la fin soit très sèche, rocailleuse, peu intéressante donc pas simple moralement. On en prend plein la vue à partir du km 30. Ce sentiment de traverser l’île est génial. Attention à la météo ! « ça va le faire les Canaries il y fait toujours beau » et bien là c’était pluie, rafale à 80km/h et +. Soyez équipés ! Il y a eu pas mal d’abandons pour hypothermie en 2021, mais l’organisation le rappelle et veut que chacun soit en sécurité.

Côté émotion je suis passé par tous les états, sauf celui d’avoir envie d’abandonner. Je me demande si sans Marion j’aurais pu aller au bout. Ce premier Ultra m’a permis de traverser une nuit complète et d’en commencer une autre, drôles de sensations qu’il me semble nécessaire de tester avant de s’engager sur des formats encore plus longs. Il faut que j’apprenne à dormir par séquence de 5 min sans partir en sommeil profond. J’ai quand même eu beaucoup de mal à retrouver mon euphorie habituelle à partir du moment où j’ai eu peur d’être disqualifié… 

Classement final 389/441 soit dans les 50 derniers… d’un autre côté, il y a eu 65 Hors délai et 197 abandons sur 703 partants. Globalement satisfaisant même si un peu vexé d’avoir fini avec le même chrono qu’un acolyte belge blessé qui a marché tout le long… (encore merci à lui pour son soutien d’ailleurs).

Mon objectif est dorénavant de me rapprocher des temps du milieu de peloton sur format Ultra comme j’en suis capable sur les distances d’environ 70/80km. C’est assez ambitieux, être finisher est déjà une grande fierté. A l’écoute des lecteurs qui seraient en mesure de me donner les conseils judicieux pour cheminer vers cet objectif 😊